mardi 14 juin 2011

Intellectuel

Le terme intellectuel provient du latin intellectualis (« qui se rapporte à l’intelligence, intellectuel ») apparenté à intellĭgĕre (« discerner », « saisir », « comprendre »).
L’adjectif devient nom sous la plume de Clémenceau à l’occasion de l’affaire Dreyfus . Sous le titre « Manifeste des intellectuels », son journal L’Aurore publie le 14 janvier 1898 le texte suivant : « Les soussignés protestants contre la violation des formes juridiques au procès de 1894 et contre les mystères qui ont entouré l’affaire Esterhazy, persistent à demander la révision. » Suit une liste de noms, au premier des rangs figurent Emile Zola et Anatole France. Puis Marcel Proust, Gabriel Monod, Léon Blum, Lucien Herr… Le mot est ensuite repris par Barrès pour tourner en dérision les écrivains, professeurs et savants dreyfusards.
Après l’Affaire, l’usage du substantif " intellectuel " se généralise pour désigner des personnes s’engageant dans la sphère publique pour défendre des valeurs, en particulier dans les questions morales et politiques, en prenant appui sur leur notoriété.
La figure de l’intellectuel moderne naît ainsi en France au tournant du 20ème.siècle. Dès lors, elle accompagne les grands moments de l’histoire du pays. On signe des manifestes, des pétitions, on publie des revues, on organise des manifestations, des meetings ou des comités de soutien. Mounier dans la revue Esprit, Sartre dans les Temps Modernes, Mauriac dans son Bloc-notes de France-Observateur, chacun analyse, jauge et juge les événements. On soutient les Républicains espagnols contre Franco, on s’oppose aux ligues fascisantes des années 1930. Vichy et l’occupation allemande troublent les repères et certains comme Brasillach choisissent la collaboration. Après 1945, on s’insurge contre les guerres coloniales en Indochine et surtout en Algérie. On s’inquiète de la menace nucléaire. En 1950, Frédéric Joliot-Curie, Louis Aragon, Simone Signoret, Marcel Carné et bien d’autres signent l’appel de Stockholm, pétition d’inspiration communiste contre l’armement nucléaire. Sartre se rapproche du P.C.F tandis que Raymond Aron fustige le totalitarisme stalinien. En 1951, Picasso peint Massacre en Corée, toile commandée par le P.C.F pour dénoncer l’impérialisme américain en Asie. Dès 1955, la revue Esprit s’indigne devant la torture pratiquée par l’armée française en Algérie. Simone de Beauvoir s’engage dans le féminisme et se lie avec les porteurs de valises du F.L.N. En 1961, on signe le manifeste des 121 pour la fin de la guerre en Algérie. L’appartement de Sartre est plastiqué par l’O.A.S. Malraux entreprend la démocratisation de la culture aux côtés du général de Gaulle. Mai 68 arrive :Sartre tracte devant l’usine Renault de Billancourt. On s’oppose à la guerre au Vietnam. Puis, la chute du communisme surgit à la fin des années 1980, la guerre en Bosnie, les sans-papiers …la liste est longue des communiqués de protestation, des pétitions, des comités et des réunions. Autant de mobilisations qui ont contribué et participé à la construction de l’identité nationale tout au long du 20ème siècle.
Ainsi, à travers le monde, la France apparaît souvent comme la terre par excellence des intellectuels. Parler d’intellectuels français en Allemagne ou aux Etats-Unis , c’est presque faire un pléonasme. Être un intellectuel serait un « sport français ». Cela reste à voir, mais cela conforte un moment certains stéréotypes: les « débats de coqs » à la télévision française, les querelles éternelles, les indignations, les déclarations, tout ce qui fait dire aux étrangers que les Français parlent un peu pour ne rien dire et peut-être pour le plaisir de débattre. Quoiqu’il en soit et quelque soit l’influence réelle des intellectuels français, cette singularité hexagonale semble aujourd’hui menacée. Le poids des intellectuels français semble s’éroder. À intervalles réguliers, leur fin est annoncée. En 2000, l'historien Pierre Nora, en tête du numéro qui fêtait les vingt ans de la revue Le Débat, intitulait son article «Adieu aux intellectuels?». Régis Debray lui aussi diagnostique leur fin prochaine. Les intellectuels français, dit-on, n'ont pas fait ce qu'ils auraient dû faire. Ils se sont mal conduits, se sont trompés, ils ont trahi. Et ils vont disparaître. Il existe selon les époques de notables variantes, mais la mélodie demeure semblable. Les intellectuels ne seraient plus qu'une horde de coquins, suffisants et vaniteux, aveuglés et amnésiques. Dreyfusards hier, profiteurs aujourd'hui. La République des lettres aurait laissé place à une République bananière où l'on se dispute des parts de gâteau.
Cette extinction, toujours jugée imminente, ne s'est jamais produite. Depuis qu'en France des écrivains se sont mêlés de vérité, de justice et de politique, de Voltaire à Sartre en passant par Zola, il y a toujours eu des intellectuels pour continuer à défendre le faible face au puissant, la minorité face à la majorité, les droits de l’homme face à la barbarie et pour mettre la raison ou la morale universelle au dessus des intérêts immédiats de la communauté nationale.
Comme le souligne le titre d’un article récent de C.Prochasson1, les intellectuels français sont, à bien des égards, l’âme de la nation française.

Par Pierre Berlan, Professeur d'histoire-géographie au lycée Prévert de Saint-Christol-lès-Alès

1 Christophe Prochasson,, « L’intellectuel, cette âme de la nation » dans Cahiers français, 342, janvier-février 2008, p.58-62.

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