mardi 15 février 2011

PHAM DUY KHIÊM-DISCOURS D'USAGE


DISCOURS
D'USAGE
destiné à la Séance Traditionnelle de fin d'année
de l'Ecole Alsacienne placée sous la
Présidence de M. le Général d'Armée KOENIGM
(27 juin 1964)





Mon Général,
Mesdames et Messieurs,
Permettez-moi de m'adresser à nos enfants.
Mes jeunes amis,


Nombreux sont ceux d'entre vous qui n'ont jamais été mes élèves, depuis quatre ans que j'enseigne à l'Ecole. Mais vous m'avez vu me faufiler parmi vous dans ces cours, ces couloirs et ces escaliers, trop étroits pour notre nombre, et, en me frôlant ou me heurtant, vous avez pu croire, d'après mon aspect physique, que je suis le professeur de chinois de l'Ecole. Erreur je ne suis pas le professeur de chinois de l'Ecole, bien que j'aie l'air passablement chinois. Et je ne suis pas non plus un Chinois qui enseignerait, à l'Ecole, d'autres matières que la langue chinoise.
Je m'empresse d'ajouter qu'il n'y a nul déshonneur à appartenir à la grande Chine. Ce n'est pas seulement parce que le gouvernement francais a reconnu le gouvernement de la Chine continentale et qu'un restaurant officiellement chinois s'est ouvert à Paris avec un maitre queux arrivé directement de Pékin. Mais dans mon pays -- qui est le Viet-Nam, comme il s'appelle maintenant après avoir recu des noms divers au cours de l'histoire -- nous connaissons la Chine depuis bien plus longtemps, depuis toujours au fond puisque, par la grâce du Ciel, elle est notre voisine. Nous avons même eu l'honneur, à plusieurs reprises au cours de deux millénaires, d'être colonisés par elle, et s'il en est résulté quelque désagrément pour nous, nous avons aussi recu d'elle des lecons nombreuses et durables. C'est ainsi que même le long des siècles durant lesquels nos ancêtres avaient réussi à chasser du sol national les éternels visiteurs du nord, jamais nous n'avons cessé d'être imprégnés de culture chinoise. À l'heure actuelle, après les bouleversements les plus profonds, il reste dans nos coutumes, dans nos croyances, dans notre langue, dans notre sang même, une partie non régligeable qui est chinoise. Mon propre nom est un mot chinois... Ce n'est pas tout ; vous savez que le Viet-Nam, après avoir été une colonie francaise pendant environ trois quarts de siècle, a été coupé en deux troncons par les accords de Genève, il y a dix ans, peu après la bataille de Dien Bien Phu sur laquelle on a abondamment écrit à Paris même et dont les images, prêtées par le gouvernement du Vietnam du Nord, ont récemment pénétré jusque dans l'intimité de vos foyers, sur le petit écran. Depuis dix ans, après cette coupure nécessaire, parait-il, au repos du monde, la moitié Nord est entre les mains de communistes, qui sont communistes comme les dirigeants de la Chine continentale que la France vient de reconnattre. Si bien que la moitié de mon pays est déjà rentrée dans la zone d'influence du Céleste Empire, ne disons pas : sous son joug, elle est devenue un satellite de la Chine communiste, ou si l'on veut : redevenue, sous un mode nouveau, le même vassal qu'autrefois de la Chine éternelle. Comprenez que la crainte puisse être naturelle pour certains, de voir la grande voisine mettre la main sur le Viet-Nam tout entier avec les pays limitrophes -- sans parler d'autres ambitions encore plus vastes et non moins naturelles.
Mais laissons l'avenir et revenons un peu an arrière, vers l'an passé récent, celui où il y avait encore une Indochine francaise et un Empire francais taint en rose sur les cartes qu'on mettait, sous les yeux de vos ainés, un temps que j'ai vécu là-bas, au milieu de mes compatriotes, à côté d'un certain nombre de Francais, sous le gouvernement de Francais. Peut-être ne vous serait-il pas indifferent d'apprendre comment, sans être Chinois tout en l'étant, nous pouvons être autre chose encore, et notamment un peu francais, apparemment plus que mes compatriotes ne veulent le reconnaitre.
Né à Hanoi, dans la rue qui conduisait du Fleuve Rouge au Petit Lac, non loin de ce Petit Lac dont bien des Francais eux-mêmes gardent un souvenir délicat, j'ai commencé à apprendre le francais dans une école ''franco-annamite'' c'est-à-dire une école pour enfants indigènes comme moi, avec des maitres indigènes formés directement ou indirectement par des Francais. Pour vous donner une idée de cette époque, je vais vous rapporter une histoire amusante : devenue proverbiale, mais qui est au fond injuste pour l'enseignement dispensé dans les colonies d'autrefois. Elle tient en quatre mots : ''Nos ancêtres les Gaulois''. On trouvait en Indochine comme en Afrique, les mêmes livres qu'en France, ce qui n'était que natural dans les établissements destinés aux enfants francais, où des enfants de bourgeois indigènes étaient aussi admis. Il a pu arriver qu'en certains endroits, faute d'imprimerie locale et de manuels adaptés, on eut recours, dans les mêmes livres. La phrase, dans la bouche de négrillons ou de petits jaunes, voilà qui était apparu absurde, voire scandaleux aux yeux des Francais de France. En réalité, ce n'était qu'un faux scandale. J'ignore s'il y a jamais eu des fils de sorciers noirs qui se sent crus descendants de druides gaulois, mais je sais que si par hasard on m'avait fait apprendre par coeur une telle phrase, il m'eut été impossible de m'y tromper. Car, dès l'âge où je commencais à feuilleter les livres francais, avant même de bien les comprendre, j'étais déjà habitué à séparer les deux races, ne fut-ce que par leur aspect physique : d'un côté mes compatriotes, de l'autre les ''occidentaux'' représentés notamment par les quelques agents de police francais qu'on voyait dans les rues de Hanoi, et aussi par le directeur à la barbe bien fournie qui traversait parfois la cour du Collège du Protectorat où je faisais mes études primaires. D'autre part, il y a cinquante ans, les livres de classes étaient déjà illustrés -- moins richement que maintenant, mais ils l'étaient -- et j'ai encore dans les yeux, à un demi-siècle de distance, la gravure représentant Vercingétorix devant Jules César : après avoir jeté ses armes, le chef gaulois se tenait droit, les bras croisés sur sa robuste poitrine. Or, l'enfant que j'étais avait toujours imaginé ses propres ancêtres sous l'aspect d'hommes semblables à ses compatriotes adultes, lesquels avaient tous le poil rare, parmi lesquels seuls les plus vénérables étaient pourvus d'une bartiche clairsemée, si bien qu'il ne m'était guère possible de croire, à supposer qu'on eut cherché à me l'enseigner, que mes ancêtres pussent jamais posséder les belles moustaches de Vercingétorix et sa crinière ondulée.
Je n'ai pas voulu seulement vous amuser. Il faut comprendre que la raison était profonde qui préservait nos jeunes esprits de toute confusion. Dans la colonie francaise qu'était mon pays -- et la situation a du être la même dans toutes les colonies du globe -- à aucun moment il ne m'a été donné de voir l'ensemble des Francais traiter l'ensemble de mes compatriotes sur un pied d'égalité, comme des hommes semblables à eux, appartenant à la même race ou a une race de même niveau que la leur, si bien que je n'ai jamais pu imaginer pour les uns et pour les autres, Francais et Annamites, une communauté quelconque, loin de pouvoir leur attribuer les mêmes ancêtres. Je ne dis pas qu'on ne trouvait point, parmi les coloniaux, des exceptions; j'ai connu -- nous avons tous connu -- des Francais qui étaient des pères ou des frères pour nous, mais ces Francais là ne pouvaient empêcher que leur condition et la nôtre ne fussent entièrement différentes; surtout ils ne pouvaient empêcher leurs compatriotes de nous regarder d'autre manière qu'eux, de se montrer, certains du moins, méprisants ou même inhumains impunément. D'ailleurs les ''bons Francais'' eux-mêmes ne savaient pas tout ce que nous pensions et sentions, loin de mesurer nos souffrances, que quelques-uns seuls soupconnaient. Nous ne sommes pas bavards -- et c'est peut-être là un des rares points où le caractère francais et le nôtre ne se ressemblent pas, alors que de mystérieuses affinités rapprochent nos deux peuples plus que jamais peut-être rien n'a rapproché deux peuples au monde -- nous ne sommes pas bavards bien que nous soyons d'un naturel ouvert. C'est que dès l'âge le plus tendre, l'éducation, la tradition, que suivra plus tard la réflexion, nous ont rendu réservés, sobres en gestes comme en paroles, trop souvent silencieux. Nous avons toujiours su que, s'il n'est pas défendu de communiquer à nos semblables notre joie dans la mesure où elle peut leur être agréable, il convient de leur épargner le récit de nos ennuis, l'étalage de nos misères. Encore moins éait-il permis d'accabler un Francais ami en lui laissant voir le mal qui nous venait d'autres Francais, de la presence de la France. Plus un Francais se montrait attentif et généreux, moins il devait deviner que nous n'étions pas heureux.
Je ne vous cacherai pas que, si l'on nous ignorait, au bord de la Seine et mgme lh-bas, la réciproque était vraie également : en général mes compatriotes ri'avaient que des notions fort sommaires sur la France, l'enseignement étant peu développé, et rarissimes ceux d'entre nous qui avaient pu faire le voyage de France, surtout dans les générations qui précédaient la mienne. Une simple anecdote suffirait à illustrer cette ignorance en retour, une ignorance plus excusable que l'autre, vous en conviendrez.
C'était au cours de mes années d'études à Paris. Un jour, je vis arriver à l'occasion d1une exposition coloniale un négociant, ancien ami de mon père : il venait en qualité de ''Représentant du Peuple'' ou de ''Membre de la Chambre Consultative'', je ne sais plus, car l'appellation a changé -- autour de ces amées-là, pour ces ''représentants'' dont les attributions étaient d'ailleurs plus que minces. Mon compatriote venait de visiter Paris et les environs : devinerez-vous ce qui l'avait le plus étonné ? Ce n'était pas le Louvre, ni Versailles; ce n'était meme pas les Folies-Bergère. C'était ce qu'il avait rencontré entre les pavillons de la Cité Universitaire encore peu nombreux à I'époque et disséminés parmi les restes des anciennes fortifications : dans ce qu'on appelait la zone, mon compatriote avait vu des enfarts malpropres et mal habillés. Il ne pouvait pas en croire ses yeux; il n'avait jamais pensé qua de tels êtres pussent exister en France, parce qu'en Indochine Francaise il n'y avait point de Francais pauvres, il n'y avait point d'enfants Francais sales.
-- Mais, me direz-vous, vous nous faites un cours d'histoire ancienne ! Maintenant, nous sommes au courant de tout ce qui se passe dans le monde; nous avons la radio, la télévision; les images du monde entier nous parviennent avec seulement très peu de retard quand ce n'est pas à l'instant même où les évènements se produisent; nous sornmes présents partout ! Nous agissons déjà en conséquence, déjà notre action dépasse nos frontières, nous participons à la campagne contre la faim, nous allons en perscrme chanter en Germanie, vous le savez bien , vous qui froncez vos sourcils mongols quand nous troublons l'ordonnance de vos cours par quelque opération de solidarité internationale.
Je sais. Le temps n'est plus où les penseurs occidentaux pouvaient écrire en toute sérénité : ''Si l'on vous dit qu'en appuyant sur un bouton, vous tuez un mandarin en Chine, vous ne serez guère ému; le geste vous serait indifférent, parce que cet homime est si loin, vous ignorez tout de lui, c'est comme s'il n'existait point''. Je sais qu'on ne peut plus écrire aujourd'hui cette banale vérité d'hier. Les limites du monde se sont très rapidement rétrécies; et chacun, jusqu'aux enfants, est engagé maintenant à tenir compte de tous les autres habitants de cette boule ronde, chacun y est obligé déjà. Je sais même -- le savez-vous ? -- qu'en envoyant régulièrement une petite somme à certaine adresse de Paris, vous recevrez le nom, l'adresse et la photographie d'un enfant qui végète à plusieurs milliers de kilomètres et que vous aurez contribué à sauver.
L'été dernier, passant un mois chez l'un d'entre vous, j'ai bénéficié de la télévision familiale et, parmi les images qui affluaient à I'improviste de tous les coins du globe, j'ai été frappé, presque tous les jours, par des images de Saigon : c'était au milieu de l'affaire des bonzes qui se donnèrent la mort de facon si spectaculaire. Or, dès avant les vacances, en lisant ce que les journaux imprimaient à ce sujet, je m'étais posé la question que tout éducateur a du se poser : vous a-t-on assez mis en garde contre ce qu'on appelle l'information, sous toutes ses formes, depuis les journaux jusqu'aux actualités des cinémas, en passant par la radio et la télévision ? Vous a-t-on fait réfléchir sur les insuffisances, sur les défauts de ces machines à ''nouvelles'', dont la nature est de tourner vite, dont la mission n'est pas d'ailleurs tant d'instruire ou d'élever que d'amuser et d'étonner, sinon de tromper ? Savez-vous, à propos des bonzes, ce qui m'a choqué dès les premiers jours ? Abonné aux deux quotidiens les plus lus par vos parents et vos pro- fesseurs, l'un du matin et l'autre du soir, j'ai constaté que, sans être pourtant du même bord, ils ont tous deux, pendant des mois, déformé l'affaire dans le même sens. C'est ainsi qu'après avoir été vivement impressionnés par de cruelles images d'hommes qui brulent, nous avons pu lire -- c'était eeme des titres imprimés en gros caractères -- qu'il s'agissait d'un conflit entre bouddhistes et catholiques, c'est-à-dire une guerre de religion, si nous comprenons le Francais. Puis un beau jour, six mois après les premiers incidents, le gouvernement du Viet-Nam du Sud s'écroula à la suite dtun coup d'Etat militaire, peu après que le Président des Etats-Unis d'Amérique eut publiquement désapprouvé ce gouvernement. Avez-vous réfléchi alors, en faisant un retour en arrière ? N'avez-vous pas été frappés par l'extraordinaire explosion de joie populaire à Saigon après la chute du President Diem ?
Avez-vous compris que vous assistiez alors au dénouement d'une lutte dirigée non contre les catholiques mais seulement contre quelques hommes ? Les holocaustes des bonzes n'étaient que la forme particulière d'une révolte qui cristallisa la révolte générale, car depuis des années, le Viet-Nam du Sud tout entier souffrait de la tyrannie d'une seule famille. La preuve qu'il ne s'était point agi d'un conflit entre bouddhistes et catholiques : après le coup d'Etat, les bouddhistes ne se sont pas jetés sur les catholiques, ils n'ont pas continué non plus à se bruler en public, mais catholiques et boud- dhistes ont continué à vivre en paix comme auparavant, comme je les ai toujours vus faire dans mon pays.
Méfiez-vous donc, mes jeunes amis, de labondance de votre information. On inonde vos yeux et vos oreilles d'images et de bruits disparates avec des bribes de phrases, qu'on accompagne de commentaires dont le mains que nous puissions dire c'est qu'ils n'ont pu être pesés; et ceux d'entre vous qui lisent déjà des journaux ne sont pas mains inondés de ''nouvelles'' plus ou mains sensationnelles -- si bien que vous vous croyez au courant de toute l'actualité mondiale; mais vous ne savez pas tout, vous ne savez pas même l'essentiel, vous ne savez pas toujours la vérité, vous ne savez pas les vérités qui comptent. Il n'est pas impossible de rencontrer par hasard une relation exacte, une interprétation juste de tel fait important, mais pour savoir s'y arrêter, il faut avoir appris à faire attention et à réfléchir, pour être à même de distinguer. J'ai eu la bonne surprise de trouver dans un hebdomadaire, peu de temps après le dénouement de notre affaire, quelques lignes qui, dans leur romantisme, sont à la fois belles et vraies; les voici, légèrement modifiées : ''Ne dites pas que ce sont les Américains qui ont renvensé le gouvernement de Saigon, car l'Amérique tout entière ne serait jamais venue à bout de cette famille de glace et d'acier, sans le sacrifice de ces homes au crane nu qui allaient tranquillement s'asseoir au milieu de la rue pour y mourir les lèvres closes.''
Non, il ne convenait pas de crier à l'horreur comme on l'a fait, tout en nous infligeant le spectacle de torches humaines; il ne fallait pas parler de ''violence'' comme cet ignorant à la première page d'un grand quotidien du matin -- il citait lui-même des lettres de lecteurs, qu'il refusait de comprendre, dans sa vanité. Non ! il n'y a pas eu violence, personne n'a subi de violences de la part de ceux qui mouraient les Ièvres closes. Il ne convenait pas non plus d'employer le mot ''suicide'' sans préciser qu'on ne saurait découvrir, dans notre cas, la moindre trace d'un désespoir quelconque. Au contraire, il fallait encore moins imprimer, comme l'hebdomadaire illustré bien connu : ''Une barbarie qui révolte notre sensibilité''. Loin d'être un signe de barbarie, ces sacrifices volontaires sont le fruit él'aboré d'une culture et d'une ascèse, ils témoignent de l'abnégation la plus pure, d'un renoncemmt total à soi, allié au réalisme spirituel le plus efficace. Car -- suivez-moi bien -- sans faire aucun mal à votre adversaire, vous triompher de lui, dans sa propre conscience, et l'instant même de votre immolation, grâce à cet argument sans égal et sans réplique, cette protestation suprême.
Pour ne pas vous égarer comme tant de prétendus informateurs, il suffit de penser à tous les sacrifices qui émaillent les pages de l'histoire de France ou d'ailleurs, près ou loin de vous dans l'espace et dans le temps; pensez à toutes les morts, précédées ou non de souffrances plus ou mains longues et apparement intolérables morts et souffrances qui ait été pourtant acceptées, voulues, pour Ia défense d'une cause, l'obéissance à une idée, la fidèlité à une foi. Rappelez vous les exemples de l'antiquité gréco-latine, pensez à ces ''hara kiri''japonais, pensez au nombre des martyrs depuis ceux de la fosse aux lions, jusqu'au résistants de la dernière guerre, tous ces hommes les plus dignes de ce nom d'homme, qui subissaient les tortures les plus atroces, prolongées durant des heures, répétées durant des jours et des semaines, avant de mourir sans avoir parlé, ou qui se donnèrent la mort pour ne pas risquer de parler sous la torture, dans l'inconscience de la souffrance.
Socrate vidant la coupe de cigue; Jeanne d'Arc attachée sur son bucher, le bonze imbibé d'essence, comment ne pas voir qu'ils participent de la même certitude et de la même sérénité !
Mes compatriotes sont plus proches des autres hommes qu'on ne croit, même quand certains de leurs comportements peuvent paraitre, au premier regard, étranges et lointains. Faut-il rappeler que nos bonzes sont sortis du même peuple dont on a reconnu la capacité d'efforts et de sacrifices, tant chez ceux dont les corps superposés avaient fini par submerger les positions de Dien Bien Phu, que chez ces fourmis qui avaient réussi, contrairement, à toutes les prévisions, à les ravitailler en poussant dans la brousse, par la forêt et par la montagne, des bicyclettes lourdement chargées de riz et de munitions -- camions d'un nouveau genre ?
Mais il y a un fait que le geste des bonzes me rappelle particulièrement, un fait hautement significatif, qui fut celui d'un million d'hommes, et qui n'a pas été vraiment compris non plus en son temps, malgré son retentissement dans le monde, pendant un certain nombre de mois.
Peu après la chute de Dien Bien Phu, quand on apprit que les accords de Genève coupaient notre pays en deux en livrant le Nord aux communistes qui avaient dirigé la guerre, la population du Nord, qui avait plus ou moins aidé ces communistes pendant huit ans, se mit à les fuir. Le régime nétait pourtant pas encore établi, il allait seulement s'installer, mais on savait déjà, par plus d'un signe, qu'il serait tyrannique et totalitaire. Alors, comme un seul homme, par troupeaux entiers, catholiques ou non, bouddhistes ou non, malgré mensonges et menaces, malgré la terreur, les gens partaient: beaucoup n'y réussirent pas et y laissèrent la vie, mais un dixième de la population s'échappa, certains sur des radeaux de fortune, recueillis ensuite par des bateaux Francais. Quoi de plus inattendu, de plus révélateur ? On fuyait le compatriote vainqueur qu'on avait plus ou moins servi jusqu'à la victoire Un évêque étranger qui s'occupait depuis de longues années des réfugiés do toutes nationalités et qui avait, pour cela, voyagé dans le monde entier, déclarait à la table du Président Ngo Dinh Diem, on 1954, en plein milieu de l'immense exode, qu'il n'avait vu nulle part une telle masse de gens abandonner d'un soul coup tout ce qu'ils possédaient pour partir ainsi vers l'inconnu. Il ne savait pas, cet évêque compatissant, que le plus déchirant pour mes frères, ce n'était pas de se séparer d'un sol qu'ils avaient patiemment cultivé. Le plus grave, ce que nous pouvons le moins nous pardonner, c'est d'abandonner les tombes de nos parents, les quelques pieds de terre sous lesquels dorment nos aieux. Nous sommes partis pourtant. C'est que nous avons besoin pour vivre, de quelque chose que les Francais connaissent bien, qu'ils aiment eux aussi, au moins autant que n'importe quel autre peuple, nous aimons profondément la liberté. ''Vivre libre ou mourir'', la formule est Francaise, qu'on répétait plus souvent autrefois, du temps où vous n'étiez pas nés, laissez-moi vous la rappeler.
Voilà des propos bien graves... Chargé par M. le Directeur d'occuper un moment de cette cérémonie du dernier jour, j'ai cru devoir vous entretenir de ce que je connais le moins mal, c'est-à-dire : mon pays, avec mes compatriotes, ce peuple de peine, de fatigue, de douleur. Ceux d'entre vous qui ont été mes élèves pardonnent peut-être davantage, après m'avoir écouté aujourd' hui, à mes sévérités passées. Je n'ai cessé d'exiger de chacun de vous plus d'attention, plus de réflexion, plus d'efforts qu'il n'est convenu, dans cette Ecole Alsacienne célèbre par son esprit de libéralisme, de compréhension et d'indulgence. Si certains m'ont trouvé dur, ne m'en veuillez pas : l'école de la vie m'a enseigné très tôt la nécessité de l'effort, et l'école de la grande Histoire n'a jamais infirmé ma précoce expérience. Savez-vous ce que je viens encore d'apprendre ? Dans certaines écoles primaires de villages, les enfants des harkis, de ces Algériens qui ont servi dans l'armée Francaise et qui ont été regroupés dans des coins perdus de France, ces enfants qui ne savaient pas un mot de Francais au départ, sont vite arrivés à battre leurs camarades Francais. Je ne crois pas qu'ils soient plus doués; je suppose que, par suite de leur expérience du malheur, ils travaillent davantage que leurs camarades, ils se donnent plus de peine. Si petits et si peu nombreux qu'ils soient, ces enfants me font penser à l'énorme masse des Chinois dont on répéte à satiété, depuis quelques années, qu'ils sont x centaines de millions. Le nombre importe peu, admirez plutôt les efforts prodigieux que s'impose chaque unité de ces centaines de millions d'hommes. Puisse l'heure ne jamais sonner pour vous d'avoir à livrer un combat égal pour la survie de la France ! Plus simplement, je dis, en écartant l'idée de toute éventualité redoutable parmi vous, ceux qui ont cédé à mes exhortations savent que seul coute le premier pas, que l'habitude de l'effort s'acquiert vite, que le travail et l'effort apportent avec eux -- fleurs inattendues -- des joies positives, nullement inférieures à d'autres joies. Au surplus, le repos, les loisirs, les plaisirs et les jeux ne prennent tout leur sens que par rapport au labeur qui précède ou qui suit, et jamais vacances ne sont meilleures qu'après une année scolaire bien remplie. Pour les plus grands d'entre vous j'ajoute : tâchez de comprendre ce que veut dire la valeur morale du travail, ne bornez pas votre vue aux nécessités matérielles, à des calculs d'examens et de situations. Est-ce trop d'espérer que quelques-uns me comprendront si je leur confie : quand on se sent capable des entreprises les plus ardues, quand on se sait prêt, au besoin, à tous les renoncements et à tous les sacrifices, y compris le dernier, ah ! comme la vie apparait belle ! ... Aux moindres d'entre vous je puis encore dire : même si vous n'êtes pas du nombre des lauréats dont on couronne aujourd'hui les exploits, je vous sais gré de vous être imposé l'effort de m'écouter jusqu'au bout, comme dans mes classes le long de jusqu'à hier après-midi. C'est donc en toute conscience et de tout coeur je puis vous souhaiter, à tous : Bonnes vacances !

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